Les universités investissent des millions dans des entreprises qui tirent profit des frontières – de la détention et de l’expulsion à la surveillance et à la technologie militaire. Pour People & Planet, la question était de transformer ce système tentaculaire en une campagne que les étudiants pourraient gagner de manière réaliste. Sa première tentative s’est concentrée sur le rôle des universités dans l’imposition de l’environnement hostile. Mais comme les pratiques variaient énormément d’un établissement à l’autre, les organisateurs ont eu du mal à construire une revendication unique à l’échelle nationale. Puisant dans l’expérience du réseau étudiant en matière de désinvestissement des énergies fossiles, ils ont changé de cap et lancé Divest Borders.
Why did you decide to target university investments?
Toutes nos campagnes chez People & Planet sont décidées démocratiquement par notre réseau étudiant. En 2019, ce réseau a voté pour travailler sur la justice des migrant·e·s, mais avec un mandat plutôt vague pour définir ce que nous pouvions réellement faire.
La première campagne s’est concentrée sur la manière dont l’environnement hostile se manifestait sur les campus. Des étudiant·e·s recevaient des courriels les menaçant d’être signalé·e·s au Home Office s’ils manquaient un cours. Il y avait une surveillance différenciée des étudiant·e·s international·le·s et des universités coopérant avec l’application de l’immigration.
Nous voulions résister à cette complicité, mais les pratiques variaient tellement d’un campus à l’autre. Obtenir un mouvement unifié à l’échelle du Royaume‑Uni était difficile, car il fallait mener des recherches sur mesure pour chaque établissement, négocier avec des décideurs différents et travailler avec des départements différents.
Même si nos recherches montraient que les universités respectaient bien trop les exigences du Home Office, les étudiant·e·s avaient du mal à s’approprier la problématique car la demande manquait de clarté.
Nous sommes retourné·e·s à la planche à dessin et nous sommes demandés: comment aborder stratégiquement la complicité des universités dans l’injustice des frontières ? Cela nous a ramenés à notre force centrale, qui était le travail de désinvestissement.
Nous avions aidé à mener le mouvement de désinvestissement des combustibles fossiles à travers le Royaume‑Uni, avec plus de 75 % des universités s’engageant à désinvestir. Nous avons réalisé que ce modèle pouvait être appliqué à l’industrie des frontières. Cela donnerait aux étudiant·e·s un moyen ciblé d’agir, de mettre en lumière la complicité de leur université et de provoquer un changement concret.
La campagne est née de l’échec d’une autre approche et de la reconnaissance qu’il fallait être plus concentré·e, stratégique et reproductible.
How did you identify which companies counted as part of the border industry?
Ce fut un travail colossal. Nous avons décidé de cibler les liens des universités avec l’industrie des frontières, puis nous avons dû revenir en arrière, car l’industrie des frontières n’existait pas vraiment dans l’imaginaire collectif comme un secteur défini.
Pour les combustibles fossiles, il y avait des listes et des catégories établies. Nous avons dû nous demander: qu’est-ce que l’industrie des frontières ? Quelles en sont les limites pour considérer qu’une entreprise est impliquée ? Nous nous sommes appuyé·e·s sur des recherches déjà menées aux États‑Unis et avons collaboré avec un consultant pour développer une méthodologie que nous pourrions maintenir nous‑mêmes.
Nous avons aussi échangé avec des groupes de terrain et des personnes ayant connu la détention ou des traversées frontalières dangereuses. Nous leur avons demandé quelles entreprises elles avaient rencontrées et quelles devraient être incluses pour obtenir une image complète.
Nous avons établi une liste initiale de 70 entreprises réparties sur cinq domaines : les frontières physiques, l’expulsion, la détention, l’infrastructure de données et la surveillance.
Mais la plupart des universités n’étaient pas exposées uniquement aux plus grandes et visibles entreprises frontalières. Leur exposition provenait souvent d’entreprises comme Amazon, Microsoft ou RELX. Cela a exigé d’ajouter un argumentaire sur pourquoi ces entreprises devaient aussi être des cibles de désinvestissement. Nous avons déplacé notre cadre vers la révocation de la licence sociale de l’ensemble de l’industrie des frontières.
Le désinvestissement matériel d’une entreprise peut ne pas être énorme en valeur, mais le fait qu’une université reconnaisse publiquement que tirer profit de la violence des frontières est inacceptable peut déclencher un effet d’entraînement bien plus large.
How did the first university commitment happen?
Notre premier succès fut plutôt inattendu. People & Planet gère une ligue universitaire qui classe les universités britanniques selon des critères environnementaux et éthiques. Les universités prennent ces classements au sérieux. Lorsque nous avons lancé Divest Borders, nous avons ajouté une question sur l’exclusion de l’industrie des frontières dans leurs investissements.
Environ un an plus tard, en examinant les politiques pour la ligue, nous avons découvert que Cardiff Metropolitan University avait discrètement introduit une clause excluant l’industrie des frontières.
Il y avait eu une certaine implication de la part des étudiant·e·s et des responsables du syndicat étudiant, mais il ne s’agissait pas d’une campagne soutenue par une grande pression publique. Cardiff Met avait peu d’exposition aux entreprises de notre liste, ce qui rendait la décision pratiquement sans coût.
Nous avons obtenu cette première victoire plus par la carotte que par le bâton.
Mais ce précédent était d’une valeur énorme. D’autres étudiant·e·s avaient été informé·e·s que le désinvestissement était impraticable ou que personne d’autre ne le ferait. Elles et ils pouvaient désormais entrer en réunion en disant : « En fait, l’un de vos pairs l’a déjà fait. »
Cette première victoire rendait chaque demande ultérieure bien plus crédible.
What did organisers do differently at Edge Hill?
Dans certaines petites universités, les étudiant·e·s rencontrent des obstacles qui sont moins fréquents dans les établissements où une culture d’organisation est bien établie. Ils peuvent avoir des emplois parallèlement à leurs études, faire la navette jusqu’au campus ou disposer de moins de temps et d’argent pour s’impliquer. Notre modèle habituel consistait à donner aux étudiant·e·s une campagne, les aider à former un groupe et les accompagner pour la mener de manière autonome. À Edge Hill, nous avons reconnu la nécessité d’un approche plus lente de la construction du mouvement.
Nous avons annoncé un programme de formation de huit semaines via l’union des étudiant·e·s et les canaux de volontariat. Il combinait éducation politique sur l’effondrement climatique, justice des migrant·e·s et complicité des universités avec une formation pratique sur la conduite d’une campagne.
Les étudiant·e·s ont appris comment bâtir une pétition, convaincre leurs pairs, animer des réunions et identifier qui détient le pouvoir décisionnel. Edge Hill n’avait jamais eu de groupe People & Planet auparavant.
Nous avons commencé avec quelques étudiant·e·s se réunissant sur Zoom. Ils sont passés à des réunions régulières dans l’union des étudiant·e·s, ont distribué des tracts, collecté des signatures de pétition et fait adopter des motions par l’union.
En moins d’un an, Edge Hill s’est engagé à désinvestir tant des combustibles fossiles que des industries frontalières. C’était une victoire remarquable. Les étudiant·e·s sont passés de faire quelque chose qu’ils n’avaient jamais fait auparavant, sur un campus où cela restait rare, à réaliser un véritable changement matériel dans la politique.
Ils se voient désormais comme des militant·e·s pour la justice des migrant·e·s et pour le climat. Cela fait aussi partie de notre mission : offrir un moment gagnant qui puisse les soutenir pendant des années de mobilisation.
Where did the campaign struggle or fall apart?
Le flux et le turnover font partie de la vie des organisations universitaires. Parfois, une campagne échoue parce que les personnes partent après les études ou lorsque les examens arrivent et que les organisateurs principaux doivent se concentrer ailleurs.
Nous tentons d’y remédier par des transferts de responsabilités et en impliquant des étudiant·e·s de différentes années, des doctorant·e·s, du personnel et des alumni. Mais si une campagne se heurte à un obstacle, les organisateur·trices ont peut-être quitté le terrain avant que vous n’arriviez à le franchir.
À Falmouth, nous avions une campagne très solide. La barge Bibby Stockholm avait porté le profil de l’industrie des frontières et les conditions dans lesquelles les personnes étaient détenues.
Des étudiant·e·s de Falmouth et d’Exeter ont travaillé avec des groupes locaux, organisé des manifestations et impliqué des responsables du syndicat étudiant. Lors d’une réunion universitaire, des étudiant·e·s ont protesté à l’extérieur avec des fusées éclairantes, un mégaphone et des chants, tandis que des responsables bienveillants défendaient la cause à l’intérieur.
C’était stratégiquement bien pensé, mais l’université était focalisée sur le profit et réticente à bouger. Beaucoup d’étudiant·e·s ont ensuite obtenu leur diplôme et nous n’avons pas réussi à reconstruire la même dynamique.
Cette campagne semble s’être éteinte sans que l’université ne modifie sa politique.
Mais nous tenons des registres détaillés des réunions, des décideur·euse·s et des activités passées. Si de nouveaux étudiant·e·s la relancent, elles et ils n’auront pas à recommencer depuis zéro.
Gérer la campagne sur plusieurs campus permet aussi de réorienter les ressources là où l’énergie est présente. Si l’une échoue et qu’une autre est proche de gagner, le réseau peut aider à concentrer la pression sur ce site.
How do you stop a university from making a symbolic commitment and carrying on as before?
Les universités peuvent adopter le langage d’une campagne sans intégrer ses exigences les plus profondes.
C’est pourquoi nous menons des campagnes non seulement pour modifier les politiques d’investissement, mais aussi pour obtenir une représentation étudiante dans les conseils et organes qui prennent ces décisions. Les étudiant·e·s doivent être présents dans la salle pour poser des questions et pour tenir l’université responsable.
Notre ligue universitaire demande également si les institutions mettent effectivement en œuvre leurs politiques. Autrefois, les universités disaient qu’elles étaient « en train » de désinvestir des fossiles; et neuf ans plus tard, elles pouvaient encore être « en train » d’avancer sans qu’il y ait d’action concrète.
Nous utilisons aussi chaque victoire comme porte d’entrée vers la demande suivante.
Si une université se déclare « sanctuary university » (université sanctuaire), cela donne aux étudiant·e·s une porte d’entrée pour demander pourquoi elle soutient encore l’industrie des frontières. Une fois qu’elle s’engage au désinvestissement, les étudiant·e·s peuvent demander pourquoi elle entretient encore des partenariats académiques avec ces entreprises, ou pourquoi une entreprise qui gère des centres de détention exploite sa cafétéria.
Nous ne considérons pas le désinvestissement comme une fin en soi. C’est un levier pour pousser les universités plus loin.
Nous nous appuyons sur les épaules des merveilleux organisateurs qui nous ont précédés. Nous ne réinventons pas la roue. Nous portons leur travail vers l’avant – et nous sommes enthousiastes quant à ce qui va suivre.