La succession de vagues de chaleur qui traverse l’Europe et le Royaume‑Uni va‑t‑elle pousser des gouvernements de toutes tendances à prendre le dérèglement climatique plus au sérieux ? Alors qu’une grande partie de l’actualité et des conversations publiques de cet été s’est concentrée sur les décès tragiques de personnes prises dans des incendies de forêt, des inondations et des tempêtes, on a accordé moins d’attention à la façon dont les vagues de chaleur tuent directement les individus.
Lorsque la température grimpe au point que le corps ne peut plus se rafraîchir lui‑même, on parle de « stress thermique non compensable » (STNC), ou UHS, et il est reconnu depuis longtemps qu’il présente un risque disproportionné pour les personnes de plus de soixante ans : plus vous vieillissez, moins vous pouvez transpirer; votre cœur travaille plus fort et vos vaisseaux sanguins se dilatent moins facilement, ce qui contribue au risque de stress thermique et de décès prématuré. Dans un monde qui vieillit et se réchauffe, le nombre de personnes de plus de soixante ans passera à 2,1 milliards d’ici 2050 et elles seront d’autant plus susceptibles de succomber à l’UHS.
L’année dernière, l’une des périodes les plus chaudes jamais enregistrées au Royaume‑Uni, une analyse de l’agence britannique UK Health Security Agency estimait les décès supplémentaires liés à la chaleur à 1 504. À juin de cette année, la majeure partie du pays avait déjà connu quatre vagues de chaleur, provoquant 2 877 décès en excès. Depuis lors, d’autres vagues de chaleur ont eu lieu, avec des indications précoces d’une autre en septembre, ce qui laisse présager une augmentation considérable des décès liés à la chaleur par rapport à l’année précédente.
Cette escalade rapide des décès liés à la chaleur mérite d’être replacée dans un contexte où les prévisions antérieures sur le rythme du changement climatique se sont révélées trop optimistes : l’Europe fortement peuplée semble se réchauffer beaucoup plus rapidement que la moyenne, et les recherches sur la capacité des forêts à absorber les gaz à effet de serre et à aider à prévenir le dérèglement climatique se sont avérées moins efficaces que prévu.
Par ailleurs, le cycle climatique naturel El Niño/La Niña entre dans une « phase de réchauffement », qui est susceptible d’accroître davantage le réchauffement global et les conditions météorologiques perturbées dans les mois à venir. Vendredi, le Met Office a averti que le Niño de cette année est probablement le plus intense qu’on ait connu récemment. « Il faut être clair : il s’agit d’un événement sans précédent », a déclaré le Professeur Adam Scaife, responsable des prévisions à long terme du Met Office britannique, à la BBC. « Je n’ai jamais vu un signal El Niño aussi intense dans nos prévisions. »
Marcher tel un somnambule vers la catastrophe
Pourquoi avançons‑nous ainsi comme en état de somnambulisme vers une catastrophe alors que cela n’a aucun sens ? Parmi les nombreuses raisons, trois se détachent ; chacune requiert un effort et un leadership gouvernemental concertés.
Tout d’abord, ce qui doit être fait est une tâche colossale. Non seulement nous devrons décarboner radicalement nos économies, mais nous aurons besoin de changements importants dans les comportements, notamment une alimentation bien moins carnée, une utilisation bien moindre des voyages en avion et une utilisation bien plus accrue de l’électricité produite à partir de ressources renouvelables, ainsi qu’une économie nettement plus circulaire.
Deuxièmement, le système économique actuel, où l’économie néolibérale sous ses diverses formes n’est tout simplement pas adapté à l’objectif. De manière cruciale, lorsque l’on parle du dérèglement climatique, la nécessité d’agir une décennie ou plus avant les impacts est incompatible avec une idéologie du libre‑marché qui croit que le marché fonctionne mieux avec le minimum de régulation. Le type de planification et de gestion économique que le risque de dérèglement climatique exige est l’anti‑thèse même de l’idée d’un libre marché.
Par ailleurs, cela s’ajoute à l’envolée des richesses que favorise le système actuel du libre marché. Si l’endémie de ce système est l’accumulation de richesses et de pouvoir politique entre les mains d’une élite restreinte, toute tentative d’instaurer une économie respectueuse de l’environnement « pour le plus grand nombre, et non pour les quelques privilégiés » sera fortement résistée par ces derniers.
Enfin, il existe des think tanks et des lobbies de droite bien financés qui s’emploient à maintenir le statu quo. La Atlas Foundation à elle seule « fournit formation, mise en réseau et subventions pour des groupes libertariens, du libre‑marché et conservateurs à travers le monde », travaillant avec près de 800 groupes dans plus d’une centaine de pays.
Sont particulièrement coupables à cet égard les activités des lobbies du carbone fossile. Certains d’entre eux, y compris Exxon, ont étudié le risque de dérèglement climatique il y a cinquante ans ou plus, découvert les dangers de ne rien faire, puis ont continué comme avant. Greenpeace a même été en mesure de développer une chronologie décennale d’obscurcissement.
L’adaptation n’est pas suffisante
Il existe déjà un soutien au Royaume‑Uni et dans de nombreux autres pays pour s’adapter à un monde plus chaud, notamment des services d’urgence mieux financés, des logements mieux adaptés et une meilleure ventilation, mais un problème central demeure.
L’adaptation envisagée actuellement n’a guère de sens si elle n’est pas accompagnée de la prise en compte des causes profondes du dérèglement climatique, en particulier la combustion de carbone fossile sous forme de charbon, de pétrole ou de gaz. Tout ce que l’adaptation permet, c’est de gagner quelques années supplémentaires avant d’être submergés par des températures encore plus élevées et par des conditions climatiques plus extrêmes, et cela se poursuit, et se poursuit, avec une part du monde qui devient inhabitables.
Les excès de chaleur de l’année passée auront tué des dizaines de milliers de personnes à travers le monde, en particulier parmi les plus pauvres. Il est vital de changer suffisamment l’opinion publique pour accélérer réellement les changements nécessaires. Il existe une faible chance que de nouvelles destructions causées par El Niño puissent focaliser les esprits sur la réalité du dérèglement climatique, mais des figures comme Trump et la majeure partie de l’oligarchie mondiale feront tout pour empêcher cela.