Alors que l’extrême droite gagne du terrain en Europe, aux États‑Unis et en Amérique latine, sa politique devient de plus en plus identifiable et franchit les frontières. Des dirigeants partout suivent un mode opératoire familier, remportant des voix grâce au nationalisme, au conservatisme social, au sentiment anti‑immigration et à des promesses de restaurer un passé national quelque peu perdu. Mais ce modèle peut‑il fonctionner en Afrique ?
Dans son pays, l’Ouganda, par exemple, le président de l’Assemblée a soutenu une loi anti‑homosexualité adoptée en 2023, qui prévoit la peine de mort pour certains délits. Des dynamiques similaires se manifestent au Nigeria, où l’ancien président Goodluck Jonathan a promulgué une loi interdisant le mariage entre personnes de même sexe avant l’élection de 2015, et en Afrique du Sud, où Namubiru note que « chaque grand parti politique du pays s’est déplacé à droite sur la question de l’immigration, si ce n’était déjà le cas ».
Jason Love, doctorant à l’université Roskilde du Danemark, qui étudie le populisme autoritaire et la droite mondiale dans le Sud global, est d’accord pour dire que l’application des cadres occidentaux à la politique africaine peut masquer plus qu’elle ne révèle. « Le nationalisme, l’anti‑colonialisme, la religion, l’ethnicité, la classe et la souveraineté n’ont pas les mêmes significations historiques, ce qui, dans bien des cas, brouille complètement ce spectre binaire », déclare‑t‑il. « Quelqu’un peut être nationaliste, socialement conservateur et autoritaire tout en soutenant la propriété étatique, la redistribution et des politiques anti‑capitalistes. »
Mais le sociologue politique nigérian Sa’eed Husaini, fellow au Centre for Democracy and Development au Nigeria, met en garde contre le fait de rejeter entièrement les cadres occidentaux. Écarter les catégories globales peut créer « un angle mort » qui « retire l’Afrique de l’histoire mondiale » et conduit les observateurs à traiter des évolutions comme l’éthno‑nationalisme comme spécifiquement africaines plutôt que liées à des processus plus larges incluant les crises de la dette, l’austérité et l’ajustement structurel.
Donc, s’il n’existe pas d’équivalent africain unique de l’extrême droite telle qu’on la voit dans une grande partie du monde, comment la politique réactionnaire se manifeste‑t‑elle sur le continent ? Bien que les contextes locaux produisent des combinaisons variables de xénophobie, de conservatisme religieux, de politiques anti‑LGBTQ et de majoritarisme ethnique, Husaini note que les mouvements d’exclusion peinent à dominer la vie politique dans de nombreux pays africains.
Au contraire, la diversité des nations oblige souvent les partis à former des coalitions interethniques ou interreligieuses pour exercer le pouvoir national, donnant lieu à des gouvernements tels que ceux dirigés par William Ruto au Kenya et Bola Tinubu au Nigeria, qui « sont bien plus à droite que durant la période de l’indépendance, mais peut‑être pas aussi à droite que les régimes militaires des années 1970 et 80 », explique Husaini. De telles administrations combinent souvent un certain pluralisme ethno‑religieux avec une économie néolibérale, une politique culturelle conservatrice et une politique étrangère pragmatique qui prônent un langage anti‑occidental tout en coopérant avec les puissances occidentales.
Pour Namubiru, une des caractéristiques communes de ces gouvernements est ce qu’elle appelle « l’homophobie politique opportuniste » : lorsqu’« un acteur politique ou un gouvernement en crise attise des sentiments anti‑LGBTIQ qui prévalent – mais qui ne sont pas politisés – dans le but soit de détourner la population de la crise, soit de s’immuniser, de crainte que leurs adversaires soient accusés d’être soutenus par des homosexuels ». Namubiru a vu des versions de cette dynamique se déployer en Ouganda, au Nigeria, au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso, les gouvernements en difficulté intensifiant leurs politiques ou leur application anti‑LGBTQ.
En Afrique du Sud, affirme Namubiru, où l’homophobie est moins répandue, les politiciens utilisent le même mode opératoire mais avec une cible différente : les migrants. Elle pointe les récentes manifestations xénophobes, expliquant que des factions du parti au pouvoir « qui ont été mises à l’écart par la présidence de Cyril Ramaphosa utilisent les rues, de manière populiste, pour renégocier le pouvoir ».
Love convient que la xénophobie et l’afrophobie revêtent une importance particulière en Afrique du Sud, mais avertit qu’il ne faut pas lire cela à travers le prisme de la politique anti‑immigration européenne, notant que la xénophobie sud‑africaine s’est développée au cours de près de trois décennies de construction nationale post‑apartheid, d’inégalités et de contestation politique, et qu’elle s’adresse largement à d’autres Africains plutôt qu’aux Sud‑Africains blancs ou aux migrants venus d’Europe et d’Amérique du Nord. « Cela nous dit que l’intersection historique et contemporaine influence la façon dont cela se manifeste aujourd’hui », déclare Love.
Puis Husaini estime que la politique réactionnaire africaine précède le moment actuel de la « droite radicale » mondiale. Il souligne la « contre‑révolution réactionnaire » qui a émergé dans les années 1970 et 1980 en réponse aux mouvements d’indépendance panafricains plus inclusifs qui ont culminé entre le milieu des années 1950 et les années 1970, et qui étaient souvent de nature socialiste et cherchaient à « unir le continent contre l’impérialisme occidental ».
« Comme nous le savons, ces aspirations ont été rapidement freinées lorsque l’opposition domestique et régionale – souvent soutenue par d’anciennes puissances coloniales et s’appuyant sur des assassinats et des coups d’État, dans les cas du Congo et du Ghana – ont porté au pouvoir des régimes radicalement exclusifs, ethno‑nationalistes et anti‑gauche », explique Husaini.
« Des régimes tels que Mobutu Sese Seko au Congo et Juvénal Habyarimana au Rwanda sont plus souvent retenus comme des régimes kleptocratiques subordonnés à l’Occident, et sont, à ce titre, traités comme non idéologiques plutôt que comme explicitement de droite. C’est une erreur », ajoute‑t‑il, soutenant que ces régimes ont renversé des ambitions progressistes antérieures par ce que nous reconnaîtrions ailleurs comme les marques typiques des régimes de droite : instrumentalisation ethnique du pouvoir, Bouc émissaire envers des minorités et privatisation ou personnalisation des ressources de l’État.
Anti‑occidental ne signifie pas gauchiste
Les mouvements d’indépendance africains ont fusionné l’anti‑colonialisme avec l’idée même de la nation post‑coloniale. Le résultat, dit Husaini, est que « sous toutes les étiquettes idéologiques, une forme de rhétorique anti‑occidentale est adoptée par presque tous les partis » – ce qui permet à des gouvernements conservateurs et autoritaires de parler le langage de l’anti‑impérialisme tout en menant des politiques d’exclusion.
Husaini pointe du doigt les travaux du politologue nigérien Rahmane Idrissa, qui soutient que les observateurs externes peuvent prendre la rhétorique anti‑impérialiste des régimes militaires du Sahel pour preuve d’une politique progressiste, sans accorder une attention suffisante à la manière dont ces gouvernements traitent leurs propres populations.
Namubiru pose le même point avec une plus grande obstination. Des dirigeants africains qui adhèrent à l’agenda néolibéral mondial établi par la conférence de Bretton Woods de 1944 – qui a créé le FMI et la Banque mondiale et a indexé les principales monnaies sur le dollar – « s’identifient néanmoins comme des champions anti‑impérialistes, anti‑occidentaux et de la souveraineté indigène devant les électeurs nationaux, tout en externalisant les profits de leur corruption vers des banques occidentales ou en envoyant leurs descendants s’installer au Royaume‑Uni, aux États‑Unis ou au Canada ».
De nouveaux acteurs politiques, y compris les régimes militaires et les mouvements populistes, s’appuient souvent sur le même vocabulaire. « Cette rhétorique est cassante et contradictoire, mais politiquement nécessaire dans de nombreux contextes africains », explique Namubiru. Être anti‑occidental, interventionniste sur le plan économique ou adopter une rhétorique anti‑capitaliste ne peut à elle seule nous dire où se situe un mouvement politique – ce qui, dit Love, explique pourquoi l’Afrique expose les limites d’un simple spectre gauche/droite.
Alors que l’extrême droite occidentale peut ne pas se traduire directement dans la politique africaine, elle « a définitivement des ambitions d’influence mondiale », déclare Namubiru. Ses partisans « prêtent leur expertise organisationnelle, leur financement et leurs réseaux à des acteurs [dans les pays africains] qui se montrent ouverts à leur objectif » – notamment autour des politiques anti‑LGBTQ et anti‑genre.
Cependant, Namubiru, Love et Husaini mettent tous en garde contre l’idée de voir les acteurs politiques africains comme de simples cibles passives. « Il serait faux de décrire les acteurs africains comme de simples récepteurs passifs du conservatisme américain ou européen », affirme Love. « Bien au contraire, ils façonnent activement ce que nous pouvons appeler des ‘processus de la droite globale’ ».
En effet, les conservateurs africains participent de plus en plus à des rassemblements internationaux comme la Conservative Political Action Conference (CPAC), événement annuel organisé par l’Union conservatrice américaine, et tissent des liens directs avec des mouvements conservateurs européens et américains. Ces réseaux permettent l’échange d’idées sur l’immigration, le genre et la souveraineté, qui peuvent ensuite être traduits en langages politiques locaux et accrochés à des griefs locaux. « C’est pourquoi je décrirais la relation comme un échange idéologique transnational plutôt que comme une simple exportation occidentale », soutient Love.
À l’opposé de l’Occident, dans une grande partie de l’Afrique, ces réseaux ne fonctionnent pas à travers des partis d’extrême droite formels, mais via des églises évangéliques et pentecôtistes, des communautés en ligne et d’autres mouvements sociaux, affirme Husaini. Cela peut expliquer pourquoi des idées largement reconnues comme extrémistes circulent largement même lorsque l’extrême droite africaine est difficile à identifier électoralement. L’exception, argue Husaini, est l’Afrique du Sud, où il existe un lien plus direct entre certaines parties de l’extrême droite américaine et des groupes ethno‑nationalistes blancs sud‑africains.
Love voit déjà apparaître des signes d’une droite politique plus reconnaissable – avec des idées d’extrême droite contemporaines qui gagnent du terrain parmi certaines couches de la jeune intelligentsia urbaine masculine, des mouvements sociaux et des groupes en ligne, même si leur influence directe sur la politique nationale est limitée hors Afrique du Sud. Pourtant, il reste prudent à l’idée de la qualifier d’une « vraie » extrême droite, signalant que un mouvement anti‑immigration en Afrique du Sud, une campagne évangélique anti‑LGBTQ en Ouganda et un mouvement ethno‑nationaliste au Nigeria ne devraient pas être automatiquement regroupés uniquement parce qu’ils partagent des caractéristiques avec l’extrême droite européenne.
La vraie question, dit Love, est de savoir ce qui se passe si ces courants distincts commencent à se réunir. « Si ces lignes de fracture convergent de manière plus soutenue et si les formations deviennent de plus en plus audacieuses et répandues, nous pourrions assister à l’émergence d’une ‘droite dure’ africaine unique, qui jouerait un rôle bien plus important dans la conception de la droite globale. »
Cet instant est‑il arrivé ? Pour Husaini, la réponse est prudente : « Pas encore. »