Un climat d’incertitude domine à Cuba. Donald Trump a clairement évoqué une intervention dans le pays. Le président américain pourrait-il reproduire son « intervention réussie » au Venezuela, ou a-t-il imaginé un modèle différent pour Cuba ? Il existe de nombreuses interrogations et une seule certitude : le gouvernement révolutionnaire est en déclin.
Le ministère américain de la Justice a récemment inculpé Raúl Castro, 95 ans, figure historique de la Révolution cubaine, au sujet de l’abattage en 1996 de deux avions légers appartenant à Brothers to the Rescue, un groupe de dissidents cubains basé à Miami qui avait mené plusieurs incursions dans l’espace aérien cubain durant les années 1990. Quatre personnes ont péri dans cet incident, dont trois citoyens américains.
Cette inculpation pour meurtre suggère que Washington cherche à reproduire la stratégie appliquée contre le président vénézuélien Nicolás Maduro, actuellement détenu à New York. Maduro a été retiré de force par des éléments des forces américaines en janvier de cette année, dans une opération qui a fait entre 70 et 100 morts, après qu’un acte d’accusation de la DOJ eut été émis contre lui en 2020, alors que Trump était au pouvoir.
Pourtant, cette fois, les États‑Unis se heurtent à un cadre international moins problématique: contrairement à Maduro, Castro ne bénéficie pas de l’immunité d’un chef d’État – il est député à l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire et général de l’armée avec un rang honorifique. Aucune de ces positions n’octroie l’immunité devant le droit international.
Trump a affirmé vouloir changer l’équipe dirigeante à La Havane et serait « ravi d’envahir Cuba ». Il a également intensifié l’embargo économique contre l’île, imposant de nouvelles et vastes sanctions et un « blocus pétrolier » qui gêne même la livraison de l’aide humanitaire par l’ONU.
Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a déclaré à des journalistes que Cuba avait représenté une menace pour la sécurité nationale depuis des années et que Trump était déterminé à s’attaquer à ce problème. Bien que son propos exprimait une préférence pour une solution diplomatique, il a observé que « la probabilité que cela se produce… n’est pas élevée ».
Par ailleurs, le site d’information américain Axios, citant des informations classifiées, a rapporté que Cuba possédait 300 drones capables d’atteindre des objectifs américains tels que la base militaire de Guantánamo, et potentiellement Key West en Floride, ou des navires de guerre présents dans la région. Au‑delà de ces 300 drones, la supériorité militaire des États‑Unis sur Cuba n’est pas en doute. Ces drones pourraient causer des dégâts, mais ils ne sauraient empêcher ni gagner une guerre.
Cependant, il n’existe aucune garantie quant à l’issue d’une intervention analogue à celle du Venezuela. Il est donc probable qu’une négociation soit envisagée d’abord, l’action militaire ne restant envisagée qu’en dernier recours – même si les enseignements tirés de l’expérience militaire contre l’Iran pourraient persuader Washington que ce n’est pas une option avisée.
La situation intérieure à Cuba est chaotique. On peut faire valoir que le déclin de la Révolution a été lent et prolongé. Le pays traverse une longue contraction économique, une émigration de masse, une infrastructure défaillante, une capacité d’État réduite et un mécontentement social largement répandu dû aux pénuries d’électricité, de nourriture et de médicaments, aggravées par le coincement imposé par Trump.
Cuba vit un processus d’épuisement alimenté par quatre dynamiques interconnectées : la détérioration économique, le déclin idéologique, la transition générationnelle et la fragmentation institutionnelle.
Le récit révolutionnaire a perdu son pouvoir mobilisateur. L’État se concentre sur la surveillance, la coercition, le contrôle de l’information, la répression et les violations des droits de l’homme. Il s’est transformé en une institution coercitive qui n’accorde pas de droits et ne fournit pas de biens collectifs. Au contraire, il méprise les droits et concentre les biens collectifs entre les mains d’une minorité privilégiée. Malgré tout cela, le régime maintient un contrôle étroit sur la population et dispose d’une base militante fidèle qui répondrait à toute agression extérieure.
Le Parti communiste domine les institutions politiques, les médias et les organes de sécurité. Le conglomérat d’affaires lié au militaire, le Groupement d’Administration des Affaires, qui a étendu son champ d’action commercial et financier après la chute de l’Union soviétique en 1991, est un instrument stratégique qui contrôle les secteurs les plus dynamiques de Cuba, des hôtels et des commerces de détail aux services de douane et aux ports.
Cette situation signifie-t-elle que l’on assiste à la disparition de la Révolution à Cuba ? Probablement. Une transition négociée est possible, avec la participation de certains secteurs des forces armées cubaines, de groupes d’opposition en exil et peut‑être de quelques dirigeants locaux.
Il est extrêmement difficile de prévoir comment les sociétés réagissent en période de changement. C’est d’autant plus complexe lorsqu’il n’existe pas de société civile sur l’île libre de s’exprimer et qu’aucuns droits civils, politiques ou économiques ne peuvent être exercés.
La crainte est que Cuba ne parvienne pas à mettre en place un régime démocratique. Ce serait un échec pour l’île, pour l’ensemble de la région latino‑américaine et pour les États‑Unis. L’administration Trump et Rubio mobiliseront probablement toutes les ressources politiques, économiques et militaires pour éviter un tel aboutissement. Mais rien n’assure l’installation durable d’un régime démocratique.
Le chemin sera semé d’embûches. Des acteurs internationaux – tant latino‑américains qu’européens – pourraient contribuer à soutenir une transition démocratique, comme cela s’est fait lors des processus ayant mis fin à des dictatures en Amérique latine, en favorisant le dialogue entre les divers acteurs cubains et en proposant des alternatives au fossé entretenu par Trump.
Ce que l’on appelle le lobby cubain – la communauté anti‑Castro influente à Miami qui, pendant de nombreuses années, a dénoncé le régime de Fidel Castro – a réussi à pénétrer davantage dans les arcanes de Washington, avec Rubio comme atout évident. Ils ne veulent pas d’une invasion militaire américaine; ils veulent la fin de la Révolution.
Si une transition démocratique venait à se produire, elle pourrait prendre la forme d’une démocratie hybride – respectant les règles démocratiques, notamment en matière électorale, mais sans une justice et un parlement suffisamment autonomes et forts pour constituer une vraie démocratie. Elle présenterait une configuration parlementaire‑présidentielle, soutenue par des garanties constitutionnelles, une décentralisation progressive et l’émergence de nouveaux partis politiques et d’organisations de la société civile.
L’espoir demeure que ces défis puissent être relevés avec un engagement ferme en faveur de la liberté, avec la coopération des démocraties latino‑américaines et européennes, et avec ce rêve partagé par de nombreux Cubains de pouvoir un jour rentrer chez eux.