Alors que le juge Jeremy Johnson la condamnait à six ans de prison vendredi dernier, Leona Kamio prit la parole depuis le box: « Pour pouvoir entendre les oiseaux, les drones doivent se taire. »
Cette phrase est adaptée d’un passage du poète palestinien Marwan Makhoul : « Pour écrire une poésie qui n’est pas politique, il me faut écouter les oiseaux. Et pour entendre les oiseaux, les avions de guerre doivent se taire. »
Âgée de trente ans, Kamio est l’une des quatre prévenus de Palestine Action condamnés pour dégradation lors d’une manifestation sur le site Filton d’Elbit Systems, en août 2024. Bien que ces quatre personnes n’aient pas été poursuivies pour des infractions liées au terrorisme et qu’aucun d’eux n’ait été condamné pour terrorisme par le jury, le juge Johnson a jugé que leurs actes présentaient une « connexion au terrorisme » et les a donc condamnés comme tels.
Samuel Corner, 23 ans, reconnu coupable de dégradation et de blessure grave envers un officier de police, a été condamné à huit ans et huit mois de prison. Tout comme Kamio, Charlotte Head, âgée de 29 ans, a écopé d’une peine de six ans. Fatema Zainab Rajwani, 21 ans, a reçu cinq ans et huit mois.
Dans l’entretien qui suit, luxx explique comment la constatation par le juge d’une « connexion au terrorisme » affectera les prévenus pour le reste de leur vie, et comment cela marque une escalade majeure dans le traitement par l’État des actions directes et des protestations de solidarité avec la Palestine.
Le Filton 25 Defence Committee affirme que les quatre ont « détruit plus de 40 armes israéliennes, y compris des drones tueurs », et soutient que « en menant une action directe, ils ont sauvé des vies. Ce n’est pas du terrorisme, c’est un devoir ». Le comité annonce qu’il fera appel de la décision.
Cet entretien a été édité pour plus de clarté et de concision. luxx expose les allégations du comité de défense concernant les liens entre l’affaire Filton, la proscription de Palestine Action et l’utilisation des pouvoirs anti-terroristes contre les manifestants en action directe.
Pouvez-vous préciser ce que signifie, en pratique, cette constatation de « connexion au terrorisme » pour les défendeurs? Comment cela affecte-t-il le temps déjà purgé, la libération, les conditions de libération conditionnelle, la catégorisation en prison, les obligations de notification et leur vie après la libération?
Pendant leur détention, ils seront classés comme prisonniers de catégorie A, hauts risques, catégorie que de nombreuses prisons ont du mal à gérer en raison des mesures supplémentaires concernant l’accès au travail, l’occupation d’une cellule individuelle pour limiter les contacts avec les autres détenus et l’implication de Prevent, le programme gouvernemental britannique de lutte contre l’extrémisme.
Cela se traduit également par une sécurité renforcée, qui influera sur le poste qui leur sera confié et sur les livres qu’on leur autorisera à lire.
Ils doivent purger les deux tiers de leur peine en détention avant d’être éligibles à une libération conditionnelle. Or les libérations conditionnelles sous le régime de la Terrorism Act sont extrêmement rares, et le prévenu doit renier ses convictions politiques pour se voir accorder une libération conditionnelle.
Une fois libérés sous condition, ils subiront des conditions de surveillance très strictes et répressives jusqu’à la fin de leur peine — ce qui peut restreindre leurs contacts, leurs déplacements, leur participation à des réunions ou des manifestations, et l’usage qu’ils feront de téléphones ou d’Internet. Ces obligations sont souvent arbitraires et absurdes, conçues pour être impossible à respecter.
Par la suite, ils passent à l’obligation de “notification”, qui les oblige à enregistrer leurs numéros de téléphone, adresses email, immatriculations, déplacements et données bancaires — ainsi que toute nouvelle information relative à ces éléments — pendant 15 ans. Fatema Zainab ne pourra assister qu’à une mosquée choisie par la police et il lui sera interdit de socialiser sur place.
Si les prévenus ne respectent pas l’une quelconque de ces exigences, ils pourraient être renvoyés en prison pour cinq années supplémentaires.
Les prévenus n’ont pas été poursuivis pour des actes terroristes et le jury ne les a pas condamnés pour terrorisme. Quelles sont vos principales préoccupations liées au respect des droits de la défense quant au fait qu’un juge applique une notion de « connexion au terrorisme » lors du prononcé de la peine?
Le juge Johnson a obtenu la constatation de la « connexion au terrorisme » pour soutenir la proscription de Palestine Action. Lors de l’audience préparatoire sur le « lien terroriste », il a admis que « influencer le gouvernement d’Israël » pouvait satisfaire le critère de connexion au terrorisme. Cela va à l’encontre du droit, qui précise que « influencer le gouvernement » réfère au gouvernement britannique ou à un organisme intergouvernemental, tel que l’ONU.
Influencer le gouvernement israélien était le cœur de l’argument soutenant la connexion au terrorisme dans l’affaire. L’épine dorsale de cet allégué argument était : « Si vous détruisez une arme, vous influez sur ce gouvernement en l’empêchant d’utiliser cette arme. »
Pourtant, lors du prononcé de la peine, il a basculé pour faire porter l’affaire sur le gouvernement britannique. Cela a finalement satisfait l’appel du Home Office pour la proscription de Palestine Action, annoncée seulement trois jours plus tard.
En outre, il a admis que des employés d’Elbit et d’entreprises d’armement puissent constituer une « section du public » afin de satisfaire au critère de connexion au terrorisme. Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer à quel point il est dystopique de qualifier les fabricants d’armes de « section légitime du public », susceptibles d’être victimes d’intimidation.
Comme la plupart le savent, Johnson n’a pas permis aux prévenus d’expliquer au jury qu’ils risquaient une condamnation pour terrorisme, ce qui, bien sûr, aurait influé sur leur choix.
En réalité, tout au long de l’affaire, il a érodé le rôle du jury, allant jusqu’à trancher des questions qui revenaient au jury — les notions d’immédiateté, d’évaluation de valeur et de raisonnement.
Face à ce cadrage par la cour consistant à décrire l’action comme visant à intimider le gouvernement ou Elbit, plutôt que comme une protestation ou une action directe contre une supposée complicité britannique dans les crimes de guerre israéliens, quelle est votre réponse? Quel contexte, selon vous, a été exclu ou mal compris?
L’action directe de Palestine Action consistait à contourner le gouvernement et à s’adresser directement à la source.
Une citation employée par le mouvement lors des formations provenait de l’anthropologue et activiste David Graeber : « La protestation, c’est supplier les pouvoirs en place d’aller creuser un puits; l’action directe, c’est creuser le puits et les défier de vous en empêcher de l’arrêter. »
Cette citation a été diffusée au tribunal, car elle figurait dans les documents de formation du groupe, qui faisaient partie des éléments de preuve fournis par l’accusation.
Tous les prévenus ont expliqué avoir épuisé tous les moyens démocratiques, et avoir recours à l’action directe pour faire le travail eux-mêmes et mettre fin à l’approvisionnement en armes.
Le juge Johnson n’en a pas mal compris. Il a manipulé les discours de clôture des prévenus et leurs déclarations de défense pour les faire entrer dans une narration qui allait à l’encontre de l’ensemble du dossier présenté au tribunal jusqu’à ce moment.
Quel précédent cela établit-il pour les autres prévenus de Filton, pour les affaires de Palestine Action plus largement et pour les autres mouvements d’action directe ou de protestation en Grande-Bretagne ? Commencez-vous déjà à constater que les procureurs ou les forces de l’ordre s’appuient sur cette décision ?
Nous sommes encore en attente d’observer les effets de cette affaire et, pour le moment, nous ne pouvons commenter comment cela pourrait affecter le reste des prévenus de Filton.
Cependant, pour éclairer le tableau plus vaste, il faut examiner la chronologie qui a précédé à la fois les arrestations de Filton et la proscription de Palestine Action. Deux mois avant l’action de Filton, une réunion a eu lieu, regroupant le parquet et les services de contre-terrorisme. Ils ont discuté de proscrire Palestine Action, mais ont constaté qu’ils ne pouvaient proscrire le groupe sans d’abord démontrer que ce groupe était « concerné par le terrorisme ». Pour y parvenir, ils devaient obtenir quelques arrestations en vertu de la Terrorism Act pour des activistes.
Puis ont eu lieu les arrestations du Filton 25. Il s’est avéré que l’officier enquêteur sur l’affaire faisait également partie du groupe de révision en ce qui concerne la proscription. En d’autres termes, le même officier a participé à l’enquête pénale des prévenus de Filton et à la construction du dossier visant l’interdiction de Palestine Action. Le juge Johnson aurait dû le reconnaître lors de l’audition sur l’abus de procédure en novembre 2025.
Toute cette affaire a été montée par le Home Office afin de ménager le lobby sioniste et les fabricants d’armes d’Israël. L’emploi de la notion de connexion au terrorisme était un moyen d’obtenir des condamnations qui satisfaisaient la proscription.
Les Filton 25 ont été utilisés comme des pions politiques dans la confrontation du gouvernement britannique contre Palestine Action. Par conséquent, le précédent principal qui nous préoccupe ici est la collusion entre des parties qui devraient être totalement indépendantes les unes des autres dans la poursuite de ceux qui agissent effectivement pour la Palestine.
Nous faisons face à tout un appareil étatique qui, après des années de rencontres avec l’ambassadeur d’Israël au Royaume‑Uni, le PDG d’Elbit Systems UK et des membres de la Knesset (parlement israélien), renforce désormais ses tactiques illégales pour perturber le fonctionnement d’un mouvement.
Une impunité a été accordée pour recourir à ce lien terroriste afin de satisfaire des biais politiques. Nous prévoyons de voir d’autres militants condamnés sous la Terrorism Act, mais nous mènerons le combat jusqu’au bout.
Quelles sont les prochaines étapes juridiques immédiates après la décision de vendredi? Envisagez-vous de faire appel de la peine, de la « connexion terroriste », de la condamnation, ou des trois éléments — et quels sont, selon vous, les motifs les plus solides?
Les avocats déposeront un pourvoi concernant la « connexion terroriste » et la condamnation, mais pas la peine.
Nous publierons des annonces complètes dans les dix prochains jours.