En plein d’une canicule européenne sans précédent, un tribunal parisien a déclaré aujourd’hui que TotalEnergies, la plus grande entreprise française de combustibles fossiles, n’a pas entièrement rendu compte de sa contribution au changement climatique ni identifié toutes les façons dont elle pourrait le limiter.
Un groupe d’organisations à but non lucratif et de collectivités locales a déposé la plainte en 2020 en vertu de la loi française sur le devoir de vigilance, alors nouvelle à l’époque. Cette loi oblige les grandes entreprises ayant leur siège en France et les sociétés internationales ayant une présence significative sur le territoire à présenter un plan clair visant à prévenir les violations des droits humains et les dommages environnementaux – même au sein de leurs filiales.
« C’est une très grande victoire pour l’ensemble du mouvement climatique », a déclaré Justine Ripoll, responsable des campagnes pour Notre Affaire à Tous, l’une des ONG ayant déposé la plainte. Elle a ajouté que les juges ont clairement établi que les entreprises ont des obligations climatiques reflétant leur impact sur les émissions mondiales, et a souligné que la décision démontre que « le lobbying visant à affaiblir la législation n’aura pas l’effet escompté par les entreprises ».
La décision marque une autre victoire juridique pour les activistes du climat, après que la Cour internationale de justice a rendu, l’an dernier, une opinion consultative marquante estimant que les pays peuvent être tenus responsables en droit international pour ne pas respecter leurs obligations climatiques, y compris en élargissant la production de combustibles fossiles. En mai, l’Assemblée générale des Nations Unies a soutenu cette décision et appelé les pays à s’y conformer.
Total’s climate lawsuit
Le procès climatique de TotalEnergies
Dans le cadre de leur plainte, les militants écologistes et les autorités locales souhaitaient que le tribunal oblige TotalEnergies à adopter des mesures plus fermes conformes au seuil de 1,5 °C prévu par l’Accord de Paris, notamment en arrêtant les nouveaux projets fossiles et en réduisant les niveaux de production.
La plainte a été jugée irrégulière en 2023, mais cette décision a été annulée l’année suivante. Cependant, aucune entité publique sauf la ville de Paris n’a été autorisée à se joindre au dossier. Un tribunal de Paris a finalement entendu la plainte sur le fond en mars.
Deux semaines avant l’audience, le parquet public français a déclaré être d’accord avec TotalEnergies sur le fait que le champ d’application de la loi sur le devoir de vigilance ne s’étend pas au changement climatique. Mais le tribunal avait une vision différente, affirmant que les risques climatiques et leurs impacts entrent bien dans le cadre de cette loi.
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Sur deux jours seulement après que la France a enregistré sa journée la plus chaude jamais mesurée, le tribunal a indiqué que la loi n’est pas destinée à rendre les entreprises concernées responsables de l’ensemble des risques climatiques – résultant de toutes les activités humaines depuis la révolution industrielle – mais qu’elles doivent « agir en fonction de leur situation ».
Dans le cas de TotalEnergies, ses activités pétrolières et gazières libèrent des gaz à effet de serre dans l’atmosphère et provoquent des impacts climatiques négatifs, qui doivent être correctement identifiés dans son plan de vigilance.
Le tribunal a également explicitement dit que le plan doit inclure les émissions dites « scope 3 » issues de l’utilisation des produits et services par les clients, « notamment en raison du lien inhérent entre la production pétrolière et gazière et la combustion des produits par les utilisateurs ». Cela s’aligne avec les précédentes décisions judiciaires nationales et internationales dans le monde ces dernières années.
TotalEnergies disposait de six mois pour mettre à jour le plan. Passé ce délai, le tribunal examinera si les mesures sont adéquates, une audience étant déjà programmée pour le 21 janvier 2027.
Milestone for climate accountability
Jalon pour la responsabilité climatique
Théa Bonfour, responsable du plaidoyer et des litiges à l’ONG Sherpa, qui a aussi participé à l’affaire, a qualifié cela de « premier jalon important », mais elle a averti que le tribunal devra encore exercer son pouvoir pour analyser les détails du plan.
Cependant, le tribunal n’a pas accepté la demande des ONG et de la Ville de Paris visant à obliger TotalEnergies à mettre fin à tous ses nouveaux projets fossiles ou à réduire la production de 37 % pour le pétrole et 25 % pour le gaz d’ici 2030.
TotalEnergies a été sollicité pour un commentaire mais n’a pas répondu au moment de la publication.
L’entreprise pourrait encore faire appel de la décision ; mais même en cas d’appel, elle doit se conformer à la décision pendant que la procédure se poursuit.
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Sébastien Duyck, avocat principal au Centre pour le droit international de l’environnement, a qualifié la décision de « étape clé vers une responsabilisation climatique accrue des entreprises ». « L’inclusion de l’éventail total des émissions attribuables aux activités de TotalEnergies dans le champ de responsabilité de l’entreprise constitue une étape juridique cruciale qui valide d’autres décisions judiciaires récentes », a déclaré Duyck. « Cela constitue une réfutation rigoureuse de l’argument selon lequel la responsabilité reviendrait uniquement aux consommateurs. »
Christina Eckes, professeure de droit européen à l’Université d’Amsterdam, a déclaré que la décision avait accru la pression sur les entreprises polluantes pour justifier leurs choix commerciaux. « Ce n’est pas seulement TotalEnergies. Lorsqu’on regarde les plans de durabilité des industries des combustibles fossiles en Europe, ils couvrent principalement les scopes 1 et 2 ; on ne peut pas prétendre disposer d’un plan de durabilité si l’on ne parle que d’une partie de ses émissions. »
Influential ruling
Décision influente
La décision concernant Total a des répercussions significatives pour d’autres litiges en cours.
La plus notable est celle déposée par un agriculteur belge qui poursuit TotalEnergies pour dommages climatiques. Une décision sur le fond a été reportée au 9 septembre afin que les juges puissent observer l’issue de la décision française.
Une autre affaire distincte concernant le devoir de vigilance de TotalEnergies relative au pipeline East African Crude Oil Pipeline (EACOP) en Ouganda est toujours en cours devant la Cour judiciaire de Paris, après qu’une plainte similaire ait été rejetée en 2023. Le projet, d’environ 4 milliards de dollars, a suscité des controverses en raison de ses impacts sociaux et environnementaux.