Le règlement de Meta avec 52 avocats généraux des États, des territoires et du District de Columbia concernant des allégations selon lesquelles Facebook et Instagram auraient nui à des enfants devrait influencer l’approche des régulateurs face à la sécurité en ligne en Europe elle aussi.
L’accord annoncé mercredi oblige Meta à effectuer des changements d’une ampleur considérable dans la manière dont les adolescents utilisent ses plateformes aux États‑Unis, notamment des limites par défaut sur l’utilisation quotidienne, des restrictions nocturnes et un renforcement des vérifications d’âge. Meta appelle également TikTok et YouTube à adopter des mesures similaires. Le règlement reste soumis à l’approbation du tribunal.
Certaines des mesures auxquelles Meta s’est engagé aux États‑Unis sont aussi poursuivies par des régulateurs ailleurs. En Europe, au Royaume‑Uni, en Australie, au Brésil et à Singapour, les régulateurs déploient depuis des années des initiatives visant à rendre les plateformes plus sûres pour les enfants, souvent dans le cadre de lois existantes qui obligent les entreprises à évaluer les risques et à protéger les jeunes.
Dans ce cas, les changements promis résultent d’un contentieux plutôt que d’une loi fédérale sur la sécurité en ligne encore insaisissable.
« Cette entente a des implications bien au‑delà des États‑Unis, » a déclaré Owen Bennett, expert indépendant en politique technologique au Royaume‑Uni. « Si j’étais régulateur à Brasilia, Bruxelles ou Canberra, je considérerais cela comme une opportunité majeure, » a‑t‑il ajouté. « Les mesures que les régulateurs mettent des années à obtenir de Meta, elles occuperont désormais probablement une part significative de l’espace mental de Mark Zuckerberg. »
Étant donné que Meta est une entreprise américaine, a‑t‑il ajouté, la pression exercée par les tribunaux et les politiciens américains résonnera différemment au sein de l’entreprise par rapport à des règles imposées par des régulateurs étrangers. « Cet accord va concentrer les cœurs et les esprits des dirigeants sur la sécurité des enfants d’une manière qu’aucun manuel ou régulateur mondial n’a encore réussi à obtenir. »
Renforcement en Europe à portée de main ?
L’Europe appuie déjà Meta sur certaines des mêmes questions à travers le Digital Services Act (DSA).
En avril, la Commission européenne a preliminairement estimé que Meta avait enfreint le DSA en ne parvenant pas à identifier, évaluer et atténuer correctement les risques que des enfants de moins de 13 ans puissent accéder à Instagram et Facebook. La Commission a déclaré que l’approche actuelle de Meta n’empêchait pas suffisamment les moins de 13 ans d’utiliser les plateformes.
Puis en juillet, la Commission a preliminairement estimé que Meta avait enfreint le DSA en raison du caractère addictif du design de Facebook et Instagram. Son enquête a porté sur des fonctionnalités telles que le défilement infini, la lecture automatique, les notifications push et les systèmes de recommandation personnalisés. La Commission a indiqué que Meta n’avait pas suffisamment évalué les risques que ces fonctionnalités faisaient peser sur le bien‑être physique et mental des utilisateurs et que les mesures d’atténuation existantes n’étaient pas assez efficaces.
Le règlement américain est significatif parce qu’il montre que les plateformes peuvent modifier les systèmes qui participent au préjudice, plutôt que de simplement restreindre l’accès des enfants à celles‑ci, a estimé Hannah Storey, responsable des droits numériques des enfants et des jeunes chez Amnesty International.
« Pendant des années, Amnesty International, la société civile et les personnes lésées par les réseaux sociaux ont averti que les grandes plateformes ont été conçues pour maximiser l’engagement et le profit, tout en ne protégeant pas adéquatement les droits des enfants. Cet accord est important non seulement par son ampleur, mais aussi parce qu’il démontre que les plateformes peuvent changer les choix de conception qui causent du tort aux enfants lorsqu’elles sont tenues responsables », a‑t‑elle ajouté.
Storey a déclaré que les régulateurs européens disposent déjà d’outils qui pourraient pousser les plateformes dans la même direction. « En Europe, la litige à une telle échelle pourrait ne pas être nécessaire. Des mécanismes réglementaires existants comme le Digital Services Act obligent déjà les plateformes à évaluer et à traiter les risques pour les enfants, tandis que des initiatives à venir comme le Digital Fairness Act pourraient aller plus loin pour favoriser une conception de plateforme plus sûre. »
Ces instruments juridiques pourraient devenir de plus en plus importants à mesure que les gouvernements envisagent de restreindre l’accès des enfants aux réseaux sociaux en Europe et au‑delà.
« Cette affaire rappelle que l’objectif doit être de réparer les plateformes elles‑mêmes. Plutôt que d’exclure les jeunes des espaces en ligne, les décideurs politiques devraient veiller à ce que les plateformes soient sûres par conception, » a déclaré Storey.
Un nouveau point de référence
Le règlement pourrait servir de point de référence, mais aussi de défi pour les régulateurs européens. Julia Smakman de l’Ada Lovelace Institute a dit que le cas américain pourrait renforcer les arguments des régulateurs européens contre Meta, notamment lorsque les conséquences financières potentielles de la non‑conformité sont élevées.
« Tant l’action réglementaire que le contentieux peuvent créer des incitations pour que les entreprises se comportent de manière plus responsable, tant que les conséquences financières potentielles sont suffisamment importantes. Avoir une affaire d’envergure provenant directement des États‑Unis est susceptible d’aider les régulateurs européens qui explorent des arguments juridiques similaires dans les dossiers d’application », a‑t‑elle déclaré.
Comme l’affaire s’est conclue par un règlement plutôt que par une décision de justice, elle ne crée pas de précédent juridique. Néanmoins, Smakman a suggéré que l’accord pourrait fournir aux régulateurs européens une référence utile, tout en facilitant l’adoption de mesures plus strictes ou l’extension des protections au‑delà des enfants pour l’ensemble des utilisateurs.
Cette tension était déjà perceptible dans les conclusions de la Commission européenne en juillet. Smakman a souligné des mesures préconisées par la Commission qui semblent aller au‑delà de celles du règlement, notamment la désactivation par défaut de fonctionnalités telles que l’autoplay et le défilement infini.
Pousser les limites du changement
Le Royaume‑Uni se trouve face à un ensemble de choix différent. Ofcom, l’autorité chargée de réguler Internet, applique déjà les obligations de sécurité des enfants prévues par la Online Safety Act, tandis que le gouvernement britannique a annoncé des plans visant à restreindre l’accès des moins de 16 ans aux réseaux sociaux à partir du printemps 2027.
Steve Wood, expert en vie privée et ancien commissaire adjoint à l’information au Royaume‑Uni, a dit que le règlement reflète un virage plus large dans la manière dont les gouvernements s’attaquent aux entreprises technologiques. « Cela illustre un consensus international croissant sur la nécessité de tenir les entreprises technologiques pour responsables, et il y a un important recoupement entre les mesures du règlement et les objectifs du DSA et de l’OSA, ainsi que les directives et codes de pratique qui les accompagnent. »
Pour l’Europe, a‑t‑il ajouté, le règlement arrive alors que les décideurs politiques envisagent encore jusqu’où aller en matière de restrictions concernant l’accès des enfants aux réseaux sociaux.
« En Union européenne, les décideurs disposent d’un espace plus grand pour examiner le règlement, puisqu’ils n’ont pas encore pris de décision formelle sur une interdiction des réseaux sociaux pour les enfants, et l’engagement de la Commission européenne avec Meta sur la conformité au DSA et les risques pour les enfants reste en cours, à la suite des conclusions préliminaires de non‑conformité qui correspondent étroitement à de nombreuses affirmations contenues dans le procès‑verbal Meta, » a‑t‑il dit.
Le Royaume‑Uni dispose de moins de marge pour redéfinir sa direction. Le gouvernement reste attaché à une interdiction des réseaux sociaux pour les enfants, bien que les mesures américaines de Meta pourraient finalement avoir une pertinence pour les adolescents plus âgés qui échappent à l’interdiction britannique et pour les plateformes plus petites qui ne font pas partie de cette interdiction.
Pour les régulateurs du monde entier, le règlement fournit un test concret de ce que Meta est prête et capable de changer.
- Cet article a été initialement publié sur Tech Policy Press