Laurence Tubiana est directrice générale de la Fondation européenne pour le climat et fut auparavant ambassadrice française du Climat et Représentante spéciale pour la COP21 à Paris.
L’ONU a publié cette semaine un rapport confirmant ce que beaucoup redoutaient : le monde va dépasser les 1,5°C de réchauffement.
À l’heure actuelle, à ce rythme d’émissions, le budget carbone restant sera épuisé en environ trois ans. Nous nous dirigeons vers un « dépassement » du seuil de 1,5°C : une violation soutenue de l’objectif principal de température de l’Accord de Paris avant tout retour possible en dessous.
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Laurence Tubiana est directrice générale de la Fondation européenne pour le climat et fut auparavant ambassadrice française du Climat et Représentante spéciale pour la COP21 à Paris.
L’ONU a publié cette semaine un rapport confirmant ce que beaucoup redoutaient : le monde va dépasser les 1,5°C de réchauffement.
À l’heure actuelle, à ce rythme d’émissions, le budget carbone restant sera épuisé en environ trois ans. Nous nous dirigeons vers un « dépassement » du seuil de 1,5°C : une violation soutenue de l’objectif principal de température de l’Accord de Paris avant tout retour possible en dessous.
1,5°C est la ligne qu’il ne fallait pas franchir – et, une fois franchie, la ligne qu’il faut rapidement reculer en dessous, sur ce que le Programme des Nations Unies pour l’Environnement appelle une trajectoire de « dépassement, pic et déclin ».
Bien sûr, le risque climatique est un spectre: 1,4°C n’est pas sûr, et 1,5°C n’est pas une aberration brutale. Mais plus le monde s’en éloigne, plus il devient difficile pour les communautés et les économies de s’adapter, et plus le risque de changements brusques ou systémiques augmente.
L’importance de 1,5°C
Certaines personnes soutiendront que dépasser 1,5°C signifie l’échec de l’Accord de Paris, et que ce seuil n’est plus utile. Je ne suis pas d’accord.
Avant Paris, le monde se dirigeait vers environ 3,5°C à 4°C de réchauffement. L’ONU estime désormais que le réchauffement atteindra un niveau plus bas, autour de 2,6°C d’ici 2100, grâce aux politiques mises en œuvre depuis Paris. C’est encore bien trop dangereux, mais ce n’est pas le même monde que celui auquel nous étions confrontés en 2015.
Lorsque nous avons négocié l’Accord de Paris, 1,5°C n’était pas un chiffre arbitraire. Il a été défendu par les petits États insulaires et d’autres pays vulnérables face au climat, car il représentait une ligne rouge pour leur survie. Depuis lors, nous avons été témoins des impacts marquants d’une hausse des températures mondiales, même dans des pays qui ne se considéraient pas vulnérables, comme en Europe avec les vagues de chaleur dévastatrices de cet été.
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La Cour internationale de Justice a souligné ce point dans un avis consultatif, approuvé massivement par l’Assemblée générale des Nations Unies plus tôt cette année, reconnaissant 1,5°C comme le seuil thermique principal dans l’Accord de Paris et affirmant que les États doivent aligner leurs engagements sur ce seuil. Le dépassement ne déplace pas les buts. 1,5°C demeure la référence vers laquelle nous devons revenir.
Conséquences durables du dépassement
Mais même lorsque nous luttons pour revenir en dessous de 1,5°C aussi rapidement que possible, nous devons reconnaître franchement ce que signifie ce dépassement. Nous entrons dans une période pour laquelle nos sociétés, nos économies et nos institutions ne sont pas préparées. Même si le dépassement lui-même est temporaire, bon nombre de ses conséquences ne le seront pas. Plus il dure longtemps et plus les températures augmentent, plus les dégâts restent. Nous devons donc limiter sa durée et son ampleur.
Plus le réchauffement demeure au-dessus de 1,5°C, plus le risque de franchir des points de bascule dans de grands systèmes terrestres — telles que les calottes glaciaires, la Circulation méridienne de retournement de l’Atlantique (AMOC), le pérmafrost et les forêts tropicales — devient élevé. Le franchissement de ces seuils peut déclencher des changements auto-entretenus qui pourraient s’avérer irréversibles même si les températures retombaient ensuite. Il nous faut comprendre et surveiller ces systèmes comme jamais auparavant. Cela exige un financement soutenu de la science du climat, tout en constatant que les financements diminuent dans de nombreux endroits.
Un chemin de dépassement mettra aussi à rude épreuve les systèmes humains. Quand une inondation détruit une habitation, les dégâts ne s’effacent pas lorsque les températures mondiales baissent ensuite. Les pertes de récoltes, les retards scolaires, la dette et les déplacements peuvent avoir des effets durables. Les fermes, les villes, les systèmes de santé et les marchés d’assurance devront tous faire face à des risques pour lesquels ils n’étaient pas conçus, et risqueront de connaître leurs propres « points de bascule », comme la panique financière lorsque les marchés réévaluent brusquement les risques qu’ils avaient sous-estimés. Les infrastructures construites aujourd’hui dureront des décennies, il faut donc concevoir et planifier en fonction des risques climatiques auxquels elles seront réellement confrontées.
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Notre priorité doit être de sortir des énergies fossiles et de réduire rapidement les émissions, y compris les polluants climatiques à courte durée de vie comme le méthane. Celui-ci retient environ 80 fois plus de chaleur que le CO₂ sur une période de 20 ans, et une réduction marquée peut agir comme un frein d’urgence sur le réchauffement à court terme. Une grande partie du méthane provenant des activités liées aux combustibles fossiles peut être coupée grâce à des technologies existantes.
Nous aurons également besoin d’un achat et d’un retrait durables du dioxyde de carbone, même si son rôle sera limité : le tenter comme substitut à des réductions d’émissions serait prohibitivement coûteux à grande échelle.
Les options radicales
Les risques majeurs du dépassement ont conduit à des propositions visant à explorer une intervention active dans le système climatique lui-même. La modification de la radiation solaire (MRS) est l’exemple le plus connu : renvoyer une part minime de la lumière du soleil dans l’espace pour réduire le réchauffement. D’autres propositions cibleraient différentes parties des systèmes climatiques et terrestres, comme tenter de stabiliser les glaciers.
Ces réponses nous plongeraient dans des territoires encore inexplorés à travers les systèmes terrestres et la nature, la diplomatie et la gouvernance, la technologie et les sociétés.
Ces idées naissent d’une inquiétude sincère face aux risques majeurs qui pèsent sur les pays et les communautés vulnérables lorsque les températures augmentent. Mais même dans les hypothèses les plus favorables, il s’agit de tactiques pour gérer certains symptômes du dépassement, et non d’une stratégie pour en traiter les causes. Les gaz à effet de serre continueraient à s’accumuler, les océans continueraient à s’acidifier et bon nombre des impacts sociaux et économiques du dépassement persisteraient.
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Plus nous en apprenons sur la complexité des systèmes climatiques et terrestres que nous perturbons et sur l’incertitude qui existe, plus il apparaît clairement que le contrôle total est probablement une illusion, et que de nouvelles interventions entraînent de nouveaux risques complexes. La SRM, par exemple, pourrait modifier les climats régionaux, tels que les régimes de précipitations ou la production agricole, de manières qui profiteraient à certaines régions et nuiraient à d’autres, avec des risques géopolitiques en retour.
Gouvernance et recherche nécessaires
Tout cela n’est pas un argument contre la recherche sur ces technologies. Bien au contraire, les risques qu’elles visent à atténuer sont si extrêmes que nous devons explorer toutes les options dont nous disposons. Mais nous devons mieux comprendre les effets potentiels et les capacités, et ce, sous de multiples angles, y compris les implications politiques et sociales. Une gouvernance mondiale sérieuse est particulièrement urgente, accompagnée d’une recherche transparente qui soit ouverte à l’examen.
Pourtant, les éléments fondamentaux d’une stratégie pour naviguer dans le dépassement sont déjà connus. L’objectif demeure de réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre afin de limiter le pic de réchauffement, de protéger les populations contre le réchauffement déjà engagé et de veiller à ce que l’innovation technologique serve l’intérêt public.
Le dépassement n’est pas uniquement un défi d’ingénierie. Nous avons besoin d’une réponse à grande échelle à travers les sociétés, les économies et les systèmes politiques pour se préparer à naviguer dans un climat plus incertain.