Du Kenya au Chili, des communautés repoussent les projets d’énergie renouvelable qui promettent un progrès vert mais apportent peu d’avantages directs. L’électricité est souvent acheminée pour alimenter des services publics privés, sans tenir les promesses de nouveaux emplois locaux. Le résultat est une défiance publique croissante qui pourrait compromettre la transition énergétique elle-même.
Au Kenya, une consultation insuffisante des communautés locales a conduit à une décision historique annulant la licence d’un projet géothermique proposé. En Inde, un projet solaire d’un gigawatt (GW), financé par la Banque asiatique de développement, a été annulé en 2025 après des protestations de communautés tribales, qui ont signalé un manque de consultation correcte et ont vu 20 000 personnes déplacées.
Au Chili, des fermes éoliennes destinées à l’exportation d’hydrogène vert rencontrent des résistances, les habitants affirmant que de tels projets menacent les écosystèmes et les moyens de subsistance. Aux Philippines, le peuple autochtone Tumandok s’oppose à un mégaprojet hydroélectrique. Ils estiment que le projet risque d’inonder leurs terres ancestrales et des sites sacrés, et il aurait violé leur droit au consentement libre, préalable et éclairé. Et au Pakistan, le projet hydroélectrique Dasu de 4 GW a déjà déraciné plus de 7 000 personnes, laissant 34 villages abandonnés.
Alors que les mégaprojets d’énergie propre deviennent la norme, comme le montre un rapport récent du CAN International, de tels conflits ne feront probablement qu’augmenter à moins que des changements n’interviennent.
Croissance sans justice
Malgré une expansion record, le déploiement des renouvelables demeure nettement trop lent et trop inégal. Nombreux sont les pays en développement contraints par la dette et des marges budgétaires limitées, tandis que les nations riches continuent de surconsommer l’énergie.
Même lorsque les renouvelables progressent, les bénéfices profitent souvent à des entreprises étrangères. Et l’énergie réinjectée dans les réseaux nationaux enrichit fréquemment des producteurs d’électricité indépendants, tout en laissant aux consommateurs des factures élevées.
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L’Égypte illustre le dilemme. Pour atteindre ses objectifs d’hydrogène vert et attirer des devises pour soutenir sa dette, le pays doit installer 41 GW de capacité renouvelable d’ici 2030 et 114 GW d’ici 2040 — soit cinq à quinze fois sa capacité actuelle. Quatre pour cent des terres égyptiennes ont été dévolues à la production d’hydrogène vert, alors que les sécheresses et la rareté de l’eau s’aggravent.
Sous l’initiative GLOBAL Gateway pilotée par l’Union européenne, une partie de cette électricité pourrait être exportée vers l’Europe via l’interconnecteur GREGY. Parallèlement, l’Égypte devient un hub pour des centres de données « verts », même si les zones rurales et les établissements de santé publics subissent des coupures d’électricité récurrentes.
« Certains des plus grands projets solaires du monde se trouvent au Maroc et en Égypte — mais ils sont construits principalement pour l’export, pas pour répondre aux besoins domestiques », déclare Mohamed Kamal, directeur exécutif de Greenish, une organisation de la société civile basée en Égypte. « Le vrai défi maintenant est la gouvernance : comment faire en sorte que les nouveaux investissements bénéficient d’abord aux populations locales, surtout dans les régions qui manquent encore d’infrastructures pour assurer une fourniture énergétique constante. »
« En bâtissant l’économie de l’énergie renouvelable, nous ne devons pas répéter les erreurs de l’ère des combustibles fossiles », ajoute-t-il. « Nous ne pouvons pas nous inspirer de ces modèles échoués ni reproduire dans la chaîne de valeur de l’énergie renouvelable leurs mécanismes de contrôle. »

Un mécanisme de transition juste pour les renouvelables lors de la COP30
À la COP30 de Belém, des réseaux de la société civile, dont Climate Action Network, appellent à la Mise en œuvre Belém (Belém Action Mechanism — BAM) pour une Transition Juste dans le cadre du processus climatique des Nations Unies afin de rendre une transition équitable réelle.
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Le BAM réunirait les nombreuses initiatives menées aujourd’hui de manière isolée, des alliances entre praticiens aux projets communautaires ou programmes dirigés par des organisations intergouvernementales. Cela aiderait les pays à changer de cap en éliminant les obstacles structurels tels que la dette, des règles commerciales injustes et un transfert de technologies limité qui maintiennent les pays en développement au bas des chaînes d’approvisionnement des renouvelables.
Il permettrait aussi de débloquer des financements publics pour soutenir la montée en compétence des travailleurs, des politiques industrielles vertes et des modèles de propriété inclusive et de systèmes renouvelables distribués. En outre, il pourrait instaurer un dialogue structuré entre gouvernements, travailleurs et communautés afin de partager les meilleures pratiques, de renforcer la participation et de passer à l’échelle des solutions qui fonctionnent réellement.
Un tel mécanisme pourrait aider les pays à développer non seulement davantage de renouvelables, mais des renouvelables de meilleure qualité — axés sur les personnes, menés par les communautés et détenus au niveau national.
Rétablir la confiance, accélérer la transition
À l’échelle mondiale, le monde n’est pas sur la trajectoire de tripler la capacité renouvelable d’ici 2030 — comme convenu à la COP28 — et les émissions liées aux combustibles fossiles restent obstinément élevées. À moins que la transition vers les renouvelables soit plus juste, elle sera aussi plus lente.
Des projets solaires sur les toits en Inde qui réduisent les factures et libèrent des terrains, jusqu’aux initiatives aux Philippines où une coalition de société civile, de groupes religieux et d’industriels a lancé le défi « Dix millions de toitures solaires », des exemples émergent à travers le monde de ce que des renouvelables équitables et centrés sur les personnes peuvent être.
Au Canada et en Australie, des projets menés par des communautés ou des peuples autochtones démontrent le même esprit. En Australie-Occidentale, le projet communautaire Aalga Goorlil « Sun Turtle », dirigé par la Djarindjin Aboriginal Corporation, vise à réduire la dépendance de la communauté vis-à-vis des énergies non renouvelables et est déjà devenu un symbole d’autodétermination depuis la reconnaissance officielle de la communauté l’année dernière. En Bolivie, l’énergie solaire renforce la sécurité alimentaire et économique des communautés agricoles et de pêche locales.
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Un mécanisme mondial de transition juste pourrait amplifier de tels efforts, restaurer la confiance et placer l’équité au cœur de la décarbonisation et de l’accès à une énergie de qualité pour tous.
« La justice n’est pas un simple accessoire », déclare Mohamed Kamal. « C’est la condition du progrès. Sans elle, la transition ne tiendra pas. » Alors que les négociateurs se préparent pour la COP30, la question n’est pas seulement de savoir à quelle vitesse le monde peut construire des renouvelables, mais pour qui elles sont construites et comment.
Françoise Perrin
Rédactrice française engagée dans l’information citoyenne, je m’intéresse aux liens entre écologie, démocratie et solidarité. À travers mes articles, je cherche à rendre les grands enjeux de société plus clairs, plus accessibles et plus proches du terrain, en donnant une place aux initiatives, aux débats et aux voix qui participent à transformer notre époque.